Ce que nous révèle la correspondance des journalistes russes tués

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Ames sensibles s’abstenir° Corps sans vie de deux des trois journalistes russes tués

Le correspondant de guerre Alexandre Kots a analysé les échanges de messages entre les journalistes russes et leurs employeurs pour parvenir à la conclusion qu’économiser sur les dépenses intéressait davantage les commanditaires du reportage que la sécurité du groupe.

«Plus je lisais cette correspondance, plus je ressentais une rage professionnelle. Je me plaçais involontairement à la place des reporters partis pour la première fois dans un pays d’Afrique inconnu plein de dangers inconnus et de «surprises». Et j’étais étonné de la patience des journalistes qui recevaient des consignes tout simplement suicidaires de Moscou de la part de leurs superviseurs du «Centre de gestion des enquêtes» Khodorkovski.

La correspondance met clairement en lumière que la préparation de la mission par les collaborateurs du centre s’était déroulée à un niveau amateur, sans estimations réelles des risques et des dépenses financières. Et de toute évidence, la minimisation des dépenses intéressait davantage le commanditaire que la sécurité du groupe. Ils ont même dû s’occuper eux-mêmes de souscrire une assurance avant le voyage: «Alfa Assurance offre des assurances pour la Centrafrique, allez dans n’importe quel bureau (le central se trouve à Chabolovka), 3000 roubles»», écrit la rédactrice en chef adjointe du centre Anastasia Gorchkova. Dans son mail, elle cite le devis du reportage:

«Frais de nourriture: 40 dollars par jour (840 dollars chacun). Logement: 2150 dollars, 16 nuits, sur la base d’une moyenne de 2250 dollars à Bangui. Chauffeur-traducteur, paiement maximal: 15 jours à 150 dollars en dehors de la ville (n’oubliez pas qu’à Bangui il faut lui payer 90 dollars). 1500 dollars pour les autres dépenses (comme le taxi depuis l’aéroport si Martin n’était pas à l’accueil, des pots-de-vin, etc.) S’il vous plaît, tenez un registre de toutes les dépenses.»

L’un des destinataires de cette correspondance était le rédacteur en chef du Centre de gestion des enquêtes Andreï Koniakhine. Immédiatement après le meurtre d’Orkhan Jemal, de Kirill Radtchenko et d’Alexandre Rastorgouev il a déclaré avoir évoqué toutes les questions de sécurité avec un certain collaborateur de l’Onu. Cependant, cet aspect n’est jamais mentionné dans la correspondance publiée par l’agence riafan.ru. Rien n’est dit sur la sécurité. Si, une seule chose: «L’horreur». C’est ainsi qu’Andreï Koniakhine a répondu à la note citée par Alexandre Rastorgouev dans la correspondance concernant un niveau de criminalité effarant en Centrafrique. Visiblement, par économie, au lieu de loger le groupe dans un hôtel protégé, le Centre de gestion des enquêtes a essayé de réserver sur internet une villa privée. Toutefois, à l’arrivée des journalistes à Bangui, Koniakhine et ses collègues n’ont réussi à leur trouver ni logement, ni chauffeur, ni traducteur.

En revanche, Andreï Koniakhine donne des consignes qui échappent à toute logique. Il ordonne d’abord de préparer pour le groupe des cartes de presse et, on ne sait pourquoi, un insigne de l’Onu pour le véhicule. Puis il demande aux journalistes de se débarrasser démonstrativement de leurs documents: «Filmez absolument comment vous vous débarrassez de vos cartes de presse!!! Artistiquement, avec des commentaires. Un journaliste en contact avec Gorchkova vient d’écrire qu’il faut d’abord s’entendre avec le ministère de la Presse et des Communications)) C’est ça))» La présence de parenthèses symbolisant un sourire montre que le Centre était au courant de la nécessité d’accréditation, mais qu’il n’avait pas l’intention de perdre son temps avec celle-ci.

Bien évidemment, sans accréditation, les journalistes n’ont pas été autorisés à pénétrer sur le territoire de la base militaire abritant la résidence de Bokassa (Berengo) où, entre autres, étaient logés des spécialistes civils russes. Et comme si cela ne suffisait pas, les pseudo-touristes sans sécurité ni autorisation journalistique se faisait constamment «plumer» en versant des pots-de-vin allant jusqu’à 550 dollars. Ces dépenses n’ont pas plu à Andreï Koniakhine, confortablement assis dans son bureau de Moscou.

«Ils vont bientôt faire la queue pour vous. Ça fait trop. La prochaine fois soyez plus fermes, vous avez enfreint quoi? Dites que vous irez à l’ambassade, etc.», suggère le rédacteur en chef avant de renvoyer les journalistes à la base militaire. «Allez-y vous-mêmes, vous avez donné beaucoup de fric pour vous rendre dans ce pays et visiter la tombe de Bokassa, vous n’en avez rien à foutre des autorisations.» De plus, Koniakhine demande de filmer en caméra cachée le versement de pots-de-vin.

Comment, sans armée derrière soi ni accréditation du ministère de la Défense local, s’introduire sur un site protégé en se vantant d’avoir «balancé du fric» à droite et à gauche. Kirill Radtchenko, l’une des victimes, a répondu sur un ton diplomatique: «Pénétrer sur un territoire protégé est une utopie.»

Cette correspondance donne l’impression que pour la partie moscovite des «investigateurs», qui ne comprennent absolument rien à la spécificité de la Centrafrique ni au journalisme de guerre extrême, le voyage de Jemal, Rastorgouev et Radtchenko était une simple aventure à sensations. A chaque niveau survenaient des difficultés que le Centre tentait de régler «selon Wikipedia», c’est-à-dire de manière complètement non professionnelle. Au final, toutes ces complications ont constitué un enchaînement conduisant à la tragédie.

Sputnik

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